Après les incendies, faut-il chercher à rattraper toute l’activité perdue ?

Bonjour,

Sans rentrer dans lesz détails, notre entreprise a dû interrompre son activité plusieurs jours pendant les incendies en Gironde. Nos locaux n’ont heureusement pas été touchés mais nous avons perdu une partie de la production et pris du retard sur beaucoup de commandes.

Nous avons repris depuis, mais je me demande maintenant si nous faisons bien de chercher à tout rattraper.

Nous avons des clients qui attendent, des équipes déjà très sollicitées et encore quelques problèmes d’approvisionnement. Plus on essaie de rattraper vite, plus il semble que l’on crée de nouveaux risques.

Après plusieurs jours d’arrêt forcé, faut-il chercher à rattraper toute l’activité perdue ou accepter d’en abandonner une partie ?

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Je serais très prudente avec l’idée de « rattraper le retard » comme objectif en soi. Votre entreprise a repris, mais elle ne redémarre pas exactement dans les conditions qui existaient avant l’arrêt : une partie des approvisionnements reste perturbée, vos équipes ont déjà été fortement sollicitées et certaines commandes se sont accumulées.

Donc, vouloir remettre immédiatement le planning à zéro risque de recréer de la tension au moment même où vous cherchez à retrouver de la stabilité.

La première chose que je ferais serait assez simple : arrêter de considérer toutes les commandes en retard comme une seule masse à rattraper. Certaines doivent probablement être sécurisées rapidement. D’autres peuvent être décalées. Et il y en a peut-être quelques-unes qu’il vaut mieux accepter de perdre plutôt que de mettre l’ensemble du fonctionnement sous pression.

Ce n’est évidemment qu’un premier éclairage. Pour arbitrer sérieusement, il faudrait connaître votre capacité réelle de production, vos engagements contractuels, votre trésorerie, la situation précise de vos équipes et la nature des commandes concernées. Mais on peut déjà poser un cadre.

Le planning d’avant la crise n’est plus forcément le bon planning

C’est souvent le premier piège après un arrêt subi : on prend le planning existant, on décale tout de quatre ou cinq jours et on essaie ensuite de compresser le retard.

Sur le papier, cela donne l’impression de préserver les engagements. Dans les faits, le système qui devait produire ce planning a changé.

Vous avez peut-être moins de disponibilité côté équipes, des approvisionnements moins fiables, davantage de besoins de maintenance ou de contrôle, et surtout une concentration inhabituelle des commandes sur une période très courte.

Je ne chercherais donc pas à retrouver immédiatement le fonctionnement prévu. Je reconstruirais le planning à partir de la capacité réellement disponible aujourd’hui.

C’est une logique assez proche de celle que nous utilisons lorsque nous travaillons sur l’optimisation des processus d’entreprise : partir du fonctionnement réel, de ses contraintes et de ses points de fragilité, plutôt que d’essayer de faire entrer la réalité dans un processus devenu momentanément inadapté.

Toutes les commandes en retard n’ont pas la même priorité

Je construirais ensuite une grille très simple pour classer les commandes.

Pas une matrice à douze critères. Quelques questions suffisent généralement :

  • Existe-t-il une contrainte contractuelle ou une pénalité ?
  • Le client est-il lui-même bloqué par votre retard ?
  • Quelle marge cette commande génère-t-elle réellement ?
  • Quelle capacité de production consomme-t-elle ?
  • Est-elle facile à produire avec les approvisionnements disponibles ?
  • Quel serait l’impact commercial d’un report supplémentaire ?
  • Existe-t-il une solution intermédiaire ou une livraison partielle ?

L’objectif est surtout de sortir du raisonnement où le plus ancien retard devient automatiquement le plus urgent.

Une commande arrivée avant l’incendie peut très bien être moins prioritaire qu’une autre si elle consomme énormément de capacité, dépend d’un approvisionnement encore incertain et concerne un client capable d’accepter un délai supplémentaire.

À l’inverse, une petite commande peut mériter d’être traitée immédiatement si elle débloque la production d’un client important.

Il faut aussi regarder ce que coûte réellement le rattrapage

C’est probablement le point sur lequel je serais le plus vigilante.

Une commande rentable dans des conditions normales peut cesser de l’être si, pour la rattraper, vous ajoutez des heures supplémentaires, des achats en urgence, des transports exceptionnels et des changements de série.

Vous pouvez donc très facilement « sauver » du chiffre d’affaires tout en dégradant fortement le résultat.

Je regarderais pour les principales commandes en retard le coût du rattrapage, et pas seulement leur montant facturé.

Si une commande rapporte 20 000 euros mais nécessite désormais plusieurs journées supplémentaires, une livraison urgente et une désorganisation qui retarde trois autres clients, la vraie question n’est plus seulement « peut-on encore la produire ? ». Il faut se demander à quelles conditions il reste pertinent de la produire maintenant.

C’est exactement la différence entre suivre l’activité et la piloter : les chiffres doivent permettre de décider où mettre les ressources disponibles, pas simplement constater le retard.

La capacité de vos équipes doit entrer dans le calcul

Vous indiquez également que certaines personnes ont elles-mêmes été affectées par les incendies. Cela doit être considéré comme une contrainte opérationnelle réelle, pas comme un sujet périphérique que l’on traite une fois le planning établi.

Vous pourriez théoriquement avoir la capacité machine nécessaire pour rattraper une semaine de production tout en ne disposant pas de la capacité humaine pour le faire sans risque.

Et ce risque ne concerne pas seulement la fatigue.

Une équipe sous pression, qui multiplie les heures et travaille avec des plannings modifiés quotidiennement, augmente aussi le risque d’erreur, de non-conformité, de panne ou d’accident. À vouloir absorber trop vite un retard, on peut donc fabriquer le retard suivant.

Je préférerais un plan de reprise légèrement plus lent mais tenu qu’un objectif de rattrapage très ambitieux qui oblige à replanifier tous les trois jours.

Vos clients doivent aussi entrer dans la solution

Il y a probablement un travail commercial important à faire, mais je ne le limiterais pas à « prévenir les clients que nous sommes en retard ».

La discussion peut être beaucoup plus ouverte :

  • Certains clients ont-ils absolument besoin de la totalité de leur commande à la date prévue ?
  • Une livraison partielle suffit-elle ?
  • Peut-on décaler une référence secondaire ?
  • Un client possède-t-il suffisamment de stock pour accepter une semaine de plus ?
  • Peut-on proposer un produit de substitution ?

Dans une situation exceptionnelle, la relation client peut devenir un levier de capacité.

Il vaut souvent mieux avoir une discussion claire avec dix clients et reconstruire dix engagements réalistes que promettre à chacun que « nous allons rattraper au plus vite », puis annoncer de nouveaux retards une semaine plus tard.

C’est aussi une question de confiance.

Je ne donnerais pas non plus automatiquement la priorité aux plus gros clients

C’est tentant, surtout quand les commerciaux subissent beaucoup de pression.

Mais un gros client n’est pas nécessairement la commande la plus stratégique à traiter en premier. Il peut avoir davantage de stock, davantage de possibilités alternatives ou simplement davantage de capacité à faire pression.

Je regarderais donc le portefeuille dans son ensemble.

Parce qu’en période de capacité contrainte, chaque heure passée sur une commande est aussi une heure qui n’est pas disponible pour une autre.

On revient à une question très classique de stratégie : lorsqu’on ne peut pas tout faire, qu’est-ce qu’on choisit de préserver ?

Et c’est précisément là que les orientations définies dans une stratégie d’entreprise doivent devenir concrètes. Si vos priorités ne vous permettent pas d’arbitrer lorsque les ressources manquent, elles restent des intentions plutôt que des critères de décision.

J’organiserais un pilotage de reprise beaucoup plus court et plus fréquent

Pendant quelques semaines, je ne chercherais pas à gérer cette reprise uniquement dans le rythme habituel de l’entreprise.

Je mettrais probablement en place un point très court, réunissant production, commerce, approvisionnement, qualité et direction, avec une seule question : qu’est-ce qui a changé depuis le dernier point et quelles décisions devons-nous prendre ?

Pas un tour de table où chacun raconte son activité.

Pas deux heures de réunion.

On regarde la capacité disponible, les approvisionnements critiques, les principales commandes, les risques et les arbitrages.

Puis on décide.

Cela permet aussi d’éviter que chaque fonction fasse son propre rattrapage : le commerce promet, la production replanifie, les achats accélèrent et la direction découvre ensuite que les quatre décisions ne sont pas compatibles entre elles.

Et je profiterais de la crise pour regarder ce qu’elle a révélé

Vous dites avoir découvert pendant l’arrêt plusieurs dépendances : informations détenues par une seule personne, données difficiles d’accès à distance, contacts dispersés, fonctionnement compliqué lorsque certaines personnes sont indisponibles.

Ce sont des signaux précieux.

Une crise a évidemment un coût, mais elle produit aussi une forme de test grandeur nature de l’organisation.

Je ne partirais pas immédiatement sur un énorme « plan de continuité d’activité » avec cinquante procédures. En revanche, je noterais précisément tout ce qui vous a bloqués ou ralentis :

  • quelle information était inaccessible ;
  • quelle décision dépendait d’une seule personne ;
  • quel fournisseur ou prestataire n’avait pas de solution alternative ;
  • quelles données étaient difficiles à récupérer ;
  • quelles responsabilités n’étaient pas claires en situation dégradée.

Puis je traiterais progressivement les points réellement critiques.

C’est aussi une manière très concrète de renforcer la structure organisationnelle de l’entreprise : non pas en ajoutant des couches, mais en réduisant les dépendances qui rendent l’activité fragile lorsqu’une personne, un site ou un fournisseur devient indisponible.

Avec les informations dont nous disposons, je ne chercherais donc pas à « tout rattraper »

Je chercherais plutôt à reconstruire un niveau d’activité soutenable, puis à réintégrer progressivement ce qui peut l’être.

Cela suppose probablement de classer vos commandes en trois groupes : celles qu’il faut sécuriser rapidement, celles que vous pouvez renégocier ou décaler, et celles pour lesquelles le coût du rattrapage devient disproportionné.

Et j’accepterais qu’une partie du chiffre d’affaires soit éventuellement perdue si son rattrapage menace davantage la rentabilité, la qualité ou la capacité future de l’entreprise.

Ce n’est pas renoncer à redémarrer vite : c’est éviter de confondre vitesse et précipitation.

Réponse rédigée par :

sibylle-r
Sibylle Dupard RH et accompagnement au changement
Sibylle accompagne les entreprises qui doivent faire évoluer leur organisation, leurs compétences et leurs pratiques de travail. C’est notre spécialiste de la GEPP et des outils de développement RH.

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