J’ai trouvé un repreneur sérieux, mais j’ai peur qu’il fasse partir mes salariés clés

Bonjour et merci d’avance pour votre éclairage, à noter que je suis ouvert pour une prise de rdv plus standard.

Pour faire court je prépare la transmission de mon entreprise depuis presque deux ans et j’ai aujourd’hui un repreneur sérieux avec qui les discussions sont bien avancées.

Sur le plan financier et professionnel, son profil me paraît solide. Il connaît notre secteur, comprend rapidement l’entreprise et je pense qu’il a les capacités pour la reprendre.

Mon doute concerne davantage son style de management.

Il est beaucoup plus direct et structuré que moi, ce qui n’est pas forcément un problème en soi, mais plusieurs de mes responsables sont ressortis assez réservés après leurs échanges avec lui. L’un d’eux m’a même dit qu’il ne savait pas s’il resterait après la vente.

J’ai plusieurs salariés clés présents depuis longtemps et je sais que leur départ pourrait réellement fragiliser l’entreprise.

En même temps, je ne peux évidemment pas chercher quelqu’un qui dirigera exactement comme moi ni lui imposer ma manière de faire une fois qu’il aura repris.

J’ai peur qu’il fasse partir mes salariés clés, est-ce une raison suffisante pour remettre en cause la vente ?

Merci encore, cdlt

Vous avez une question sur un sujet similaire ?

N'hésitez pas à nous la poser : l'un de nos consultants vous répondra dans un article dédié.

A votre place, je ne remettrais pas immédiatement la vente en cause. En revanche, je prendrais très au sérieux ce que vous observez, parce que la réussite d’une transmission ne dépend pas uniquement de la qualité du repreneur ou du montage financier : elle dépend aussi de la capacité de l’entreprise à continuer à fonctionner avec lui.

Le fait que plusieurs responsables expriment une réserve ne prouve pas qu’ils partiront, ni même que le repreneur soit mal adapté. Une transmission provoque presque toujours de l’inquiétude : changement de dirigeant, changement possible des habitudes, nouvelles attentes, peur de perdre une position acquise. Il serait donc dangereux de transformer immédiatement ces réactions en verdict sur le repreneur.

Mais il serait tout aussi dangereux de les balayer en considérant qu’il s’agit simplement d’une résistance au changement.

Il faut comprendre ce que vos responsables craignent réellement

Dans votre message, je serais attentive à une distinction : vos collaborateurs sont-ils inquiets parce que votre repreneur est différent de vous, ou parce qu’ils perçoivent déjà certaines pratiques qui leur semblent difficiles à accepter ?

Ce n’est pas du tout la même chose.

Après des années avec un dirigeant très présent, accessible et habitué à régler beaucoup de sujets oralement, l’arrivée d’une personne qui parle davantage d’objectifs, de résultats, de responsabilités ou d’indicateurs va nécessairement bousculer certains repères. Cela peut même être utile si l’entreprise fonctionne aujourd’hui avec beaucoup d’implicite.

D’ailleurs, votre repreneur semble pointer plusieurs fragilités qui méritent probablement d’être regardées : des responsabilités parfois peu formalisées, des décisions qui passent encore beaucoup par vous, des pratiques de management différentes selon les personnes. Ce sont précisément les sujets que l’on cherche à clarifier lorsqu’on travaille sur les rôles et responsabilités dans une entreprise.

En revanche, si les inquiétudes concernent sa manière d’écouter, de parler aux équipes, de remettre en cause les personnes ou de décider avant d’avoir compris le fonctionnement réel, le signal devient différent.

Il faut donc aller chercher ce qu’il y a derrière le « je ne sais pas si ça va passer avec lui ».

Je rencontrerais individuellement quelques personnes clés

Pas pour leur demander de voter pour ou contre le repreneur. Ce serait une très mauvaise manière de préparer une transmission.

Je chercherais plutôt à comprendre ce qu’elles ont réellement observé.

Par exemple :

  • qu’est-ce qui les a mises en difficulté dans les échanges ?
  • s’agit-il de décisions déjà annoncées ou simplement de questions posées ?
  • qu’est-ce qu’elles craignent de perdre dans le changement ?
  • qu’est-ce qui, au contraire, leur semblerait utile de faire évoluer ?
  • y a-t-il des conditions particulières qui pourraient réellement les conduire à partir ?

Cette discussion vous permettra probablement de distinguer des inquiétudes normales d’un risque beaucoup plus concret.

Il est assez fréquent qu’une phrase comme « je ne sais pas si je vais rester » signifie en réalité « je ne sais pas encore quelle place j’aurai ». Cela ne rend pas le sujet secondaire, mais cela change complètement la manière de le traiter.

Votre repreneur doit également comprendre ce qu’il reprend vraiment

Je pense qu’il faudrait avoir avec lui une discussion beaucoup plus directe sur ce point.

Il reprend évidemment une entreprise, un outil industriel, des clients et une performance économique. Mais il reprend aussi une histoire, des habitudes de coopération, des personnes qui détiennent une partie importante du savoir et un équilibre qui s’est construit sur plusieurs années.

Cela ne signifie pas qu’il doit conserver cet équilibre tel quel.

Ce serait d’ailleurs probablement impossible.

Mais il doit comprendre quelles transformations peuvent être engagées immédiatement et lesquelles demandent d’abord du temps, de l’observation et de la confiance.

Son analyse peut être parfaitement juste sur le fond et produire des effets très mauvais si elle est mise en oeuvre trop brutalement.

C’est une difficulté que l’on retrouve dans beaucoup de démarches de conduite du changement : une décision peut être rationnelle et pertinente tout en échouant parce que la manière de la faire entrer dans l’organisation a été sous-estimée.

Je serais particulièrement vigilante sur les salariés réellement critiques

Tous les départs n’ont évidemment pas le même impact.

Dans votre situation, vous semblez avoir plusieurs personnes qui détiennent beaucoup d’expérience, de connaissances clients ou de savoir-faire opérationnels. Je chercherais donc à identifier très précisément ce qui deviendrait fragile si l’une d’elles quittait l’entreprise dans les six mois suivant la cession.

Ce peut être une connaissance technique difficile à transmettre, une relation avec certains clients, une capacité à gérer un atelier, un historique qualité ou simplement une légitimité très forte auprès des équipes.

Cela rejoint directement la question de la structure organisationnelle de l’entreprise : si certaines fonctions dépendent énormément d’une personne, la transmission doit aussi servir à rendre ces dépendances visibles et, lorsque c’est possible, à les réduire.

L’objectif n’est pas de « retenir les salariés à tout prix ». Il est de savoir quels départs constitueraient réellement un risque de continuité et de traiter ceux-là avant qu’ils ne deviennent une surprise.

La période entre aujourd’hui et la cession compte énormément

Vous êtes encore dans une position particulière : vous êtes dirigeant, le repreneur n’a pas encore pris la main et les équipes vous regardent probablement encore comme celui qui peut les rassurer.

Cette période peut donc être utilisée intelligemment.

Je chercherais à organiser plusieurs temps où le repreneur puisse progressivement entrer dans l’entreprise autrement que par des audits, des chiffres ou des questions de performance. Il doit aussi voir comment les personnes travaillent, comprendre pourquoi certaines habitudes existent et entendre directement les difficultés que rencontrent les responsables.

Et les responsables, de leur côté, doivent progressivement découvrir la personne autrement qu’à travers quelques échanges où chacun est probablement en train de s’évaluer.

La confiance ne se décrète pas lors de la signature. Elle peut commencer à se construire avant.

Il peut être très utile, par exemple, de faire travailler le futur repreneur avec certains responsables sur un sujet réel de l’entreprise avant la cession. Pas pour lui donner prématurément les commandes, mais pour observer comment ils raisonnent ensemble, comment il écoute, comment il tranche et comment les autres réagissent.

Vous aurez alors beaucoup plus d’informations qu’après une succession d’entretiens formels.

Il faut aussi accepter qu’il ne dirigera pas comme vous

C’est probablement la partie la plus difficile pour un dirigeant qui transmet une entreprise qu’il a construite pendant vingt ou trente ans.

Vous avez créé une manière de fonctionner qui vous ressemble. Certaines relations reposent forcément sur votre personnalité, votre histoire avec les collaborateurs et la confiance accumulée au fil des années.

Votre repreneur ne pourra pas reproduire cela.

Et il ne doit probablement pas essayer.

Il faudra donc distinguer ce qui constitue réellement une force de l’entreprise et ce qui dépend essentiellement de votre manière personnelle de diriger.

Votre proximité avec les équipes peut être une force.

Mais si toutes les situations importantes nécessitent votre intervention personnelle, elle peut aussi devenir une fragilité au moment de transmettre.

De la même manière, le désir du repreneur de formaliser davantage les responsabilités peut être sain, à condition qu’il ne transforme pas immédiatement chaque relation de confiance en système de contrôle.

Le futur fonctionnement devra probablement se situer quelque part entre les deux.

Je ne chercherais donc pas à choisir entre le repreneur et les salariés

Présenté ainsi, le dilemme devient presque insoluble.

Si vous choisissez systématiquement l’équipe actuelle, vous risquez de chercher un repreneur qui promettra de ne rien changer, ce qui n’est ni réaliste ni forcément souhaitable.

Si vous considérez au contraire que l’équipe devra simplement s’adapter parce que « le nouveau patron décidera », vous pouvez fragiliser une partie importante de ce qui fait aujourd’hui la valeur de l’entreprise.

Je chercherais plutôt à vérifier trois choses avant de poursuivre sereinement :

Est-ce que le repreneur mesure l’importance du collectif qu’il reprend ?

Est-ce que vos salariés clés sont opposés à la personne elle-même ou surtout inquiets du changement à venir ?

Et avez-vous identifié les personnes, savoir-faire et relations dont la perte fragiliserait réellement la transmission ?

Avec ces réponses, vous pourrez beaucoup mieux apprécier le risque.

Votre responsabilité change aussi pendant cette période

Vous devez encore protéger l’entreprise, mais vous devez progressivement cesser d’être le seul point autour duquel elle tient.

C’est un équilibre assez subtil.

Si vous rassurez systématiquement les collaborateurs en leur laissant entendre que vous empêcherez le repreneur de modifier certaines choses, vous rendrez sa prise de fonction très difficile.

Mais si vous vous retirez brutalement au motif que « ce sera bientôt son entreprise », vous risquez de laisser s’installer des inquiétudes que personne ne traite.

Votre rôle, pendant cette phase, est probablement davantage de rendre la transition possible que de garantir que rien ne changera.

Cela suppose aussi d’accepter de dire clairement aux équipes que certaines pratiques vont évoluer, tout en demandant au repreneur de comprendre l’entreprise avant de décider lesquelles.

Est-ce une raison suffisante pour remettre en cause la vente ?

Avec ce que vous nous donnez aujourd’hui, je dirais non, pas encore.

Mais c’est une raison suffisante pour ralentir un peu et approfondir cette dimension de la transmission avant d’aller plus loin.

Je serais beaucoup plus inquiète si le repreneur refusait d’entendre ces signaux, considérait l’équipe comme interchangeable ou arrivait avec une organisation déjà entièrement dessinée sans avoir réellement observé l’entreprise.

À l’inverse, s’il est capable d’entendre les réserves, de distinguer ce qui doit être transformé de ce qui doit être préservé et d’organiser une prise de fonction progressive, la différence de style de management peut parfaitement être absorbée.

Une transmission réussie ne consiste pas à trouver quelqu’un qui vous ressemble.

Elle consiste à faire en sorte qu’une entreprise qui a longtemps fonctionné avec vous puisse progressivement apprendre à fonctionner avec quelqu’un d’autre, sans perdre dans le mouvement les personnes et les compétences dont elle a encore besoin.

C’est cette capacité que j’évaluerais maintenant, bien davantage que la ressemblance entre votre manière de manager et la sienne.

Réponse rédigée par :

sibylle-r
Sibylle Dupard RH et accompagnement au changement
Sibylle accompagne les entreprises qui doivent faire évoluer leur organisation, leurs compétences et leurs pratiques de travail. C’est notre spécialiste de la GEPP et des outils de développement RH.

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