Retards récurrents et recrutements
bonjour je dirige une entreprise industrielle de 43 salariés qui a pas mal grandi ces 3 dernières années, nous avons toujours du travail mais nos délai se dégradent et nous avons de plus en plus de mal à tenir les délai annoncées aux clients.
plusieurs équipes me demandent aujourd’hui de recruter et nous envisageons 3 ou 4 postes supplémentaires mais mon doute vient du fait que nous avons déjà beaucoup recruter ces dernières années et que quelques mois après, nous avons souvent de nouveau l’impression de manquer de monde.
je vois aussi de plus en plus de dossiers qui attendent entre deux services, des informations qui circulent mal, des changements de priorité et des urgences qui désorganisent le planning, je ne voudrai évidemment pas refuser des recrutements dont nous avons réellement besoin mais je ne voudrais pas non plus ajouter 4 personnes pour compenser des problèmes d’orga.
qu’en pensez vous ?
Vous avez une question sur un sujet similaire ?
N'hésitez pas à nous la poser : l'un de nos consultants vous répondra dans un article dédié.
Avec les éléments que vous donnez, je ne déciderais pas tout de suite de recruter quatre personnes, et je ne déciderais pas non plus qu’il faut absolument faire avec l’équipe actuelle.
Votre problème peut venir d’un manque réel de capacité, d’un fonctionnement qui consomme inutilement cette capacité, ou des deux en même temps. Et si vous ne faites pas cette distinction, vous risquez soit de sous-dimensionner l’entreprise, soit de recruter pour absorber des dysfonctionnements qui resteront exactement les mêmes six mois plus tard.
Votre phrase me paraît très importante : vous avez déjà recruté plusieurs fois et, quelques mois après, la sensation de saturation revient.
C’est là que je commencerais.
Regardez où un dossier attend, pas seulement où les équipes travaillent
Dans votre exemple, personne ne semble particulièrement lent.
Le chargé d’affaires travaille.
Le bureau d’études travaille.
Les achats travaillent.
L’atelier travaille.
Mais le chantier prend du retard quand il passe d’une fonction à l’autre.
Une information manque.
Le dossier attend.
Un composant n’a pas été commandé.
Le planning est modifié.
Une incohérence est détectée tardivement.
Individuellement, chaque équipe peut être très occupée tout en laissant l’entreprise globalement perdre énormément de temps.
Je reconstruirais donc le parcours de quelques affaires récentes, du devis signé jusqu’à la pose.
Pas à partir de la procédure théorique.
À partir de ce qui s’est réellement passé.
Pour chaque dossier, je chercherais notamment :
- combien de temps il a réellement passé dans chaque étape ;
- combien de temps il a attendu entre deux étapes ;
- combien de fois une information a dû être redemandée ;
- combien de validations ont retardé l’avancement ;
- combien de reprises ont été nécessaires ;
- combien de changements de priorité ont été décidés en cours de route.
C’est typiquement le genre de travail qu’on mène lorsqu’on cherche à optimiser les processus d’une entreprise : suivre le flux complet plutôt que regarder séparément la performance de chaque service.
Un retard de trois jours n’est pas forcément trois jours de travail
C’est un point auquel je serais particulièrement attentif.
Si un dossier reste trois jours avant d’être repris par le bureau d’études, cela ne veut pas nécessairement dire qu’il nécessite trois jours de travail.
Il peut nécessiter deux heures de travail après trois jours d’attente.
Même chose aux achats.
Même chose à l’atelier.
Même chose pour une validation client.
Et lorsque vous additionnez tous ces temps d’attente, vous pouvez découvrir qu’un dossier annoncé en dix semaines n’en nécessite peut-être que quatre ou cinq de travail effectif, le reste étant constitué de files d’attente, d’informations manquantes et de décisions repoussées.
Dans ce cas, recruter n’est pas forcément votre première réponse.
Il faut d’abord réduire le temps pendant lequel les dossiers ne progressent pas.
Je mesurerais aussi les reprises
Les reprises sont souvent beaucoup moins visibles que la charge normale.
Un plan corrigé.
Un achat modifié.
Une pièce refabriquée.
Une deuxième intervention sur site.
Un chargé d’affaires qui reprend un dossier parce qu’une information n’a pas suivi.
Chacune de ces opérations consomme de la capacité sans créer une nouvelle affaire.
Et quand l’entreprise grandit, elles peuvent devenir très importantes parce que les interfaces se multiplient.
Avec 27 personnes, une information pouvait parfois circuler oralement.
Avec 43 personnes et plusieurs fonctions spécialisées, cette même information doit être transmise au bon moment, avec suffisamment de précision.
C’est exactement ce qui arrive aux PME qui grandissent sans avoir encore adapté leur structure organisationnelle : l’activité augmente plus vite que les règles permettant aux équipes de travailler ensemble.
Ensuite seulement, je regarderais la charge réelle de chaque fonction
Une fois les temps perdus mieux identifiés, vous pourrez regarder ce qui reste.
Par exemple, votre bureau d’études peut effectivement être saturé.
Mais je voudrais savoir pourquoi.
Est-il saturé parce qu’il produit réellement trop de plans pour quatre personnes ?
Ou parce qu’il reçoit beaucoup de dossiers incomplets ?
Parce qu’il refait régulièrement le travail ?
Parce que certaines validations restent trop longtemps en attente ?
Parce que des urgences viennent sans cesse couper le travail prévu ?
Même question pour l’atelier.
Même question pour les chargés d’affaires.
Une équipe peut manquer de capacité parce qu’elle a trop de travail utile. Elle peut aussi manquer de capacité parce qu’une partie importante de son temps est consommée par le fonctionnement de l’organisation.
La réponse n’est évidemment pas la même.
Je regarderais particulièrement le passage entre chargé d’affaires, bureau d’études et achats
Dans votre exemple, le composant à cinq semaines de délai est découvert tardivement.
Cela pose immédiatement une question de fonctionnement :
à quel moment doit-on identifier les composants à délai long ?
Si la règle actuelle consiste à attendre que le bureau d’études ait terminé tout le dossier avant que les achats regardent les approvisionnements, vous avez peut-être un séquencement qui ne correspond plus à votre activité actuelle.
On pourrait très bien imaginer qu’une première revue rapide du dossier permette d’identifier très tôt les composants critiques et de déclencher certaines commandes avant la finalisation complète.
C’est un exemple, pas une recommandation automatique.
Mais c’est exactement ce qu’il faut chercher : quelles décisions doivent être prises plus tôt pour éviter de découvrir les problèmes au moment où il devient difficile de les corriger ?
Vos réunions méritent également d’être regardées
Vous avez beaucoup de réunions.
Ce n’est pas forcément mauvais.
Mais le fait d’entendre encore régulièrement « je n’étais pas au courant » malgré toutes ces réunions me ferait vérifier leur rôle.
Pour chacune, je poserais trois questions :
- quelle décision doit être prise pendant cette réunion ?
- quelle information doit absolument en sortir ?
- qui en a besoin ensuite ?
Si personne ne sait répondre clairement, la réunion transmet probablement beaucoup d’informations sans réellement piloter le travail.
Et si vous participez personnellement à presque toutes, il faut aussi regarder si l’organisation n’utilise pas encore trop souvent votre présence pour reconnecter artificiellement les fonctions entre elles.
À mesure qu’une entreprise grandit, les rôles et responsabilités doivent devenir suffisamment clairs pour que toutes les décisions ne nécessitent pas la présence du dirigeant.
Les urgences sont probablement devenues un symptôme du système
Votre responsable atelier vous dit qu’avec deux personnes supplémentaires, il absorberait mieux les urgences.
C’est possible.
Mais avant de recruter pour absorber les urgences, je voudrais comprendre pourquoi elles deviennent urgentes.
Certaines seront réelles.
Un client bloque son activité.
Un incident intervient.
Une contrainte extérieure change brutalement.
Mais si beaucoup d’urgences viennent de retards accumulés, de dossiers incomplets ou de problèmes découverts trop tard, elles sont en partie produites par votre propre fonctionnement.
Dans ce cas, davantage de ressources peuvent soulager temporairement les équipes tout en laissant intact le mécanisme qui fabrique les urgences.
Et quelques mois plus tard, la nouvelle capacité sera probablement absorbée elle aussi.
Faites la différence entre charge planifiée et charge subie
Je trouve cette distinction assez utile.
La charge planifiée, c’est ce que vous aviez prévu de produire.
La charge subie, ce sont les reprises, accélérations, modifications, recherches d’information, déplacements supplémentaires, réunions non prévues et changements de planning.
Si vos équipes sont à 100 % avec essentiellement de la charge planifiée, vous avez probablement un vrai besoin de capacité.
Si elles sont à 100 % mais qu’une part importante du temps vient de la charge subie, je travaillerais d’abord à réduire celle-ci.
C’est également là que l’efficacité opérationnelle devient très concrète : produire davantage ne signifie pas nécessairement demander aux équipes de travailler plus, mais faire en sorte qu’une plus grande partie de leur temps serve réellement la production attendue.
Comment décider ensuite si vous devez recruter ?
Une fois ce diagnostic réalisé, je regarderais chaque recrutement envisagé séparément.
Pas « nous avons besoin de quatre personnes ».
Je voudrais entendre :
« nous avons besoin d’un dessinateur supplémentaire parce que, après avoir supprimé les principales reprises et attentes évitables, le bureau d’études reste à 115 % de sa capacité pendant les six prochains mois. »
Là, le recrutement repose sur quelque chose.
Même logique pour l’atelier.
Même logique pour la pose.
Vous pouvez parfaitement conclure qu’il faut recruter quatre personnes.
Ou deux.
Ou une seule maintenant et une autre dans six mois.
Le point important est que chaque poste supplémentaire réponde à une capacité réellement manquante, pas à une sensation générale de saturation.
Je ne chercherais pas à tout réorganiser avant d’embaucher
Il faut aussi éviter l’autre extrême.
Votre entreprise continue de travailler.
Vous avez des clients.
Les équipes sont sous pression.
Vous ne pouvez pas mettre la croissance en pause pendant six mois en attendant d’avoir dessiné l’organisation parfaite.
Je travaillerais donc sur une période courte.
Quelques semaines pour reconstruire plusieurs dossiers, identifier les principaux temps perdus, vérifier les règles de passage entre services et mesurer la charge réelle.
Puis je prendrais les décisions de recrutement avec ces informations.
C’est d’ailleurs l’intérêt d’un diagnostic organisationnel : ne pas lancer une réorganisation générale, mais comprendre rapidement où l’entreprise perd de la capacité et où les responsabilités ou processus doivent être ajustés.
Votre marge vous donne également un signal
Vous indiquez qu’elle commence à s’éroder alors que le chiffre d’affaires continue de progresser.
Je ne négligerais pas ce point.
Une entreprise qui grandit devrait normalement bénéficier au moins en partie de cette croissance.
Si chaque tranche de chiffre d’affaires supplémentaire nécessite proportionnellement toujours plus d’heures supplémentaires, de transports express, de reprises et de coordination, vous pouvez finir par avoir une croissance qui augmente le travail plus vite qu’elle n’augmente le résultat.
C’est un signal classique d’une organisation qui arrive à une nouvelle étape de maturité.
Ce qui fonctionnait à 27 personnes n’est pas obligatoirement mauvais.
C’est simplement peut-être devenu insuffisant à 43.
Le test que je ferais avant les quatre recrutements
Je prendrais cinq à dix affaires récentes, dont certaines livrées à l’heure et d’autres en retard.
Je reconstruirais leur parcours complet.
Puis je comparerais.
À quel endroit les affaires en retard commencent-elles à diverger ?
Une information manquante ?
Une validation ?
Un achat déclenché tard ?
Une erreur de plan ?
Un changement de priorité ?
Une saturation réelle d’un service ?
Ce travail permet généralement de faire apparaître assez vite les deux catégories de problèmes :
ceux que l’organisation peut corriger et ceux pour lesquels il manque réellement des bras ou des compétences.
C’est cette distinction que je voudrais avoir avant de signer quatre contrats de travail supplémentaires.
Parce que votre soeur vous a posé la bonne question : qu’est-ce qui garantit qu’à 47 salariés vous ne rencontrerez pas exactement les mêmes difficultés qu’à 43 ?
La réponse ne peut pas être « on aura plus de monde ».
Il faut pouvoir expliquer ce qui aura changé dans le fonctionnement.
Et si, une fois ces frictions corrigées, vos équipes restent objectivement saturées, alors recruter devient beaucoup plus simple à décider : vous n’ajoutez plus des personnes pour compenser le désordre, vous ajoutez réellement de la capacité à une organisation capable de l’utiliser.


