Managers et décisions qui remontent toujours à la direction
Bonjour à vous et merci pour le temps consacré, cela devient rare…
Pour ma situation je dirige actuellement et depuis 18 ans une PME d’une cinquantaine de salariés et nous avons créé plusieurs postes de responsables ces dernières années pour mieux répartir les décisions. Malgré cela, beaucoup de sujets continuent à remonter jusqu’à moi : gestes commerciaux, achats, changement de fournisseur, et encore ce n’est qu’un aperçu…
Le plus frustrant est que lorsque je demande à mes responsables ce qu’ils feraient, ils ont généralement déjà une réponse tout à fait cohérente… Plusieurs m’ont expliqué qu’ils ne savaient simplement pas toujours jusqu’où ils étaient autorisés à décider seuls et qu’ils préféraient obtenir mon accord plutôt que prendre un risque (!)
Je reconnais cependant que j’ai parfois tendance à revenir après coup sur certaines décisions lorsqu’elles ne correspondent pas à ce que j’aurais fait…
Je voudrais donc clarifier les niveaux de délégation sans construire une procédure énorme pour chaque situation.
Merci à vous
Vous avez une question sur un sujet similaire ?
N'hésitez pas à nous la poser : l'un de nos consultants vous répondra dans un article dédié.
Ce que vous décrivez ne ressemble pas à un manque d’implication de vos responsables : au contraire, ils semblent savoir analyser les situations et proposer des décisions cohérentes. Le problème apparaît au moment de passer de l’avis à la décision.
Ils savent quoi faire, mais ils ne savent pas toujours s’ils ont le droit de le faire seuls.
Et tant que cette limite reste floue, leur comportement est assez logique : ils préfèrent vous demander une validation plutôt que prendre une décision qui pourrait ensuite leur être reprochée.
Commencez par observer les décisions qui remontent réellement
Je ne construirais pas immédiatement une grande matrice théorique avec tous les cas possibles.
Je prendrais plutôt les trois ou quatre dernières semaines.
Quelles décisions vous ont été remontées ?
Par qui ?
Pourquoi ?
Et surtout : lesquelles auriez-vous réellement eu besoin de prendre vous-même ?
Vous allez probablement découvrir trois catégories.
Des décisions que vos responsables auraient parfaitement pu prendre seuls.
Des décisions qu’ils pouvaient prendre à condition de vous informer.
Et quelques décisions qui méritaient réellement votre arbitrage.
C’est à partir de ces situations réelles que vous pourrez construire vos règles.
Pas à partir d’un organigramme.
C’est exactement l’intérêt d’un travail sur les rôles et responsabilités dans l’entreprise : un intitulé de poste ne suffit pas. Il faut savoir quelles décisions appartiennent réellement au rôle.
Je distinguerais trois niveaux simples
Vous n’avez pas besoin de vingt niveaux de délégation.
Je travaillerais avec trois règles :
- Je décide : la personne prend la décision seule dans son périmètre.
- Je décide et j’informe : elle agit sans attendre votre accord, mais vous devez connaître la décision.
- Je consulte ou je fais arbitrer : la décision dépasse son périmètre ou engage suffisamment l’entreprise pour nécessiter votre validation.
Cette distinction paraît élémentaire.
Mais elle change énormément de choses.
Aujourd’hui, beaucoup de vos responsables semblent fonctionner avec une quatrième règle implicite :
« Je pourrais probablement décider, mais je préfère vérifier. »
Et cette quatrième catégorie finit généralement par absorber toutes les autres.
Un seuil financier aide, mais il ne suffit pas
Vous avez raison de ne pas vouloir uniquement fixer des plafonds.
Dire au responsable achats qu’il peut engager jusqu’à 2 000 euros peut être utile.
Mais deux dépenses de 2 000 euros peuvent avoir des conséquences très différentes.
Un achat urgent permettant d’éviter quatre jours de retard n’a pas le même sens qu’un nouvel équipement non prévu.
Même chose pour un geste commercial.
300 euros accordés pour résoudre immédiatement une réclamation simple peuvent être une décision courante.
300 euros accordés à plusieurs reprises au même client peuvent révéler un problème beaucoup plus important.
Je définirais donc les délégations avec deux dimensions :
le montant ou le niveau d’engagement, lorsqu’il est pertinent ;
et surtout la nature de la conséquence.
Est-ce réversible ?
Est-ce budgété ?
Est-ce dans une règle déjà définie ?
Cela engage-t-il un client stratégique ?
Cela modifie-t-il durablement une pratique ?
Cela affecte-t-il plusieurs services ?
Plus une décision dépasse le périmètre local et produit des conséquences ailleurs, plus elle mérite un arbitrage.
C’est également ce qui permet d’éviter les validations inutiles dans une structure organisationnelle devenue plus complexe avec la croissance.
Votre propre comportement participe aussi au système
Vous identifiez quelque chose de très important : vous dites vouloir déléguer, mais vous revenez parfois après coup sur les décisions prises.
C’est humain.
Vous avez dirigé l’entreprise pendant longtemps.
Vous voyez une situation et vous pensez immédiatement :
« Moi, j’aurais fait autrement. »
Le problème commence lorsque cette remarque est comprise comme :
« Tu as mal décidé. »
La prochaine fois, le responsable vous demandera avant.
Puis la fois suivante.
Et quelques mois plus tard, vous vous demanderez pourquoi personne ne prend d’initiative.
Une délégation réelle suppose d’accepter que certaines décisions soient prises différemment de la manière dont vous les auriez prises vous-même.
Pas n’importe comment.
Pas au mépris des règles.
Mais différemment.
C’est précisément ce qui distingue une erreur de décision d’une simple différence de style.
Il faut donc préciser ce qui constitue une « bonne décision »
Prenons le cas du responsable achats.
S’il choisit un fournisseur plus cher de 1 200 euros pour éviter un retard client important, le sujet n’est pas uniquement de savoir si vous auriez fait le même choix.
Il faut regarder si sa décision respecte les critères fixés.
Par exemple :
- le client est prioritaire ;
- l’impact du retard est significatif ;
- aucune solution moins coûteuse n’est disponible ;
- le surcoût reste dans son seuil de décision ;
- la qualité du fournisseur alternatif est vérifiée.
Si ces conditions sont réunies, il peut décider.
Et s’il prend une décision différente de celle que vous auriez prise mais qu’il reste dans le cadre, vous devez probablement accepter la décision.
Sinon, la délégation restera théorique.
C’est exactement la difficulté que l’on retrouve lorsqu’on cherche à donner davantage d’autonomie aux équipes : l’autonomie fonctionne lorsqu’elle repose sur un cadre compréhensible, pas lorsqu’elle dépend de l’humeur du dirigeant au moment où la décision arrive.
Regardez aussi la cohérence entre responsabilité et pouvoir de décision
C’est probablement là que je serais le plus attentif.
Vous dites que votre responsable atelier est responsable des délais.
Très bien.
Mais s’il ne peut pas décider de certaines heures supplémentaires, de certaines priorités ou de certains ajustements de ressources, il est responsable d’un résultat sans disposer de tous les leviers nécessaires.
Même problème pour votre responsable ADV.
Si elle doit garantir la satisfaction client mais ne connaît pas sa marge de manoeuvre sur les gestes commerciaux, elle finira par vous appeler dès qu’une situation devient un peu sensible.
Même problème aux achats.
Même problème au bureau d’études.
On ne peut pas demander à quelqu’un d’assumer pleinement un résultat tout en conservant à la direction la majorité des décisions qui permettent de l’obtenir.
C’est ce décalage qu’il faut rechercher.
Et c’est souvent ce que fait apparaître un diagnostic organisationnel : la responsabilité existe sur l’organigramme, mais le pouvoir réel reste ailleurs.
Les décisions transversales doivent être traitées différemment
Toutes les décisions ne peuvent évidemment pas être enfermées dans un seul service.
Prenons une priorité client.
Le chargé d’affaires veut accélérer.
L’atelier doit déplacer une production.
Les achats peuvent devoir avancer une commande.
La pose peut être impactée.
Dans cette situation, personne ne devrait décider seul uniquement depuis son propre périmètre.
Il faut alors une règle d’arbitrage transverse.
Qui rassemble les informations ?
Qui mesure les conséquences ?
Qui tranche si plusieurs engagements entrent en conflit ?
Ce sont précisément ces situations qui deviennent plus fréquentes lorsqu’une PME grandit. C’est aussi pourquoi une croissance sans désorganisation nécessite progressivement de formaliser certains circuits de décision qui auparavant se réglaient directement autour du dirigeant.
Je traiterais les dix décisions qui vous font perdre le plus de temps
Vous pourriez très bien commencer sans grand chantier organisationnel.
Pendant deux semaines, notez les décisions qu’on vous demande de valider.
Puis classez-les.
Vous verrez probablement revenir toujours les mêmes sujets :
achats exceptionnels, remise client, priorité de planning, recours aux heures supplémentaires, changement fournisseur, recours à l’intérim, réclamation importante, etc.
Prenez ensuite les dix situations les plus fréquentes ou les plus coûteuses en temps.
Et pour chacune, définissez clairement :
qui décide ;
dans quelles limites ;
quand l’information doit remonter ;
et à partir de quel point l’arbitrage change de niveau.
Vous aurez déjà réglé une grande partie du problème.
Pas besoin d’écrire un manuel de 80 pages dont personne ne se souviendra au moment où un fournisseur appelle à 16h37 un vendredi.
Testez aussi vos managers sur de vraies décisions
Une fois les règles définies, ne considérez pas que le travail est terminé.
Pendant quelques semaines, observez.
Les demandes de validation diminuent-elles ?
Les responsables utilisent-ils réellement leur nouvelle latitude ?
Certains continuent-ils à vous demander systématiquement ?
Certaines décisions posent-elles régulièrement problème ?
Si un manager continue à remonter des décisions clairement déléguées, il faudra comprendre pourquoi.
Il peut manquer de confiance.
Il peut craindre les conséquences.
Il peut avoir besoin d’une meilleure compréhension économique.
Ou il peut simplement avoir pris l’habitude de vous demander.
Dans tous les cas, la règle seule ne suffira pas si la personne n’a pas encore appris à l’utiliser.
C’est là que le management et l’organisation se rejoignent. Et c’est aussi pourquoi il peut être utile de former et accompagner les managers sur de vraies situations de décision plutôt que uniquement sur des principes généraux.
Je surveillerais un indicateur très simple
Dans deux ou trois mois, regardez combien de décisions vous validez encore quotidiennement.
Pas pour atteindre zéro.
Vous êtes dirigeant. Certaines décisions doivent évidemment rester à votre niveau.
Mais si vous recevez toujours vingt demandes par jour malgré cinq responsables identifiés, votre organisation n’a pas réellement délégué la décision.
Elle a seulement créé plusieurs intermédiaires qui continuent à faire remonter la décision au même endroit.
Et cela devient particulièrement problématique lorsque l’entreprise continue à grandir.
Vous pouvez absorber ce fonctionnement à 50 salariés.
Il sera beaucoup plus difficile à 70.
Et quasiment impossible à 100 sans finir vous-même par ralentir l’ensemble de l’organisation.
La première règle que j’installerais
Je demanderais dès maintenant à chacun de vos responsables de venir avec une proposition de décision, et non uniquement avec un problème.
Sauf évidemment lorsque la situation nécessite réellement votre arbitrage.
Quand quelqu’un vous demande :
« Tu es OK si je fais ça ? »
vous pouvez commencer par demander :
« Est-ce que cette décision est dans ton périmètre ? »
S’il ne sait pas répondre, vous avez trouvé une règle à clarifier.
S’il sait que oui, encouragez-le à décider.
S’il sait que non, vous arbitrez.
Progressivement, vous allez déplacer le réflexe.
La délégation devient réelle lorsque le manager n’a plus besoin de deviner s’il est autorisé à décider.
Votre objectif n’est donc pas de pousser vos responsables à « prendre davantage d’initiatives » de manière générale.
Il est de leur donner un cadre dans lequel ils savent précisément quand leur décision est attendue, quand votre information suffit et quand votre arbitrage est réellement nécessaire.
C’est cette règle du jeu qui permettra à votre organisation de grandir sans continuer à utiliser le dirigeant comme bouton de validation universel.


