Transmission familiale et légitimité du repreneur

Bonjour,

Je sollicite votre avis sur une question épineuse puisque je prépare actuellement la transmission de mon entreprise à ma fille, qui travaille avec nous depuis plusieurs années et doit reprendre progressivement la direction. Le problème est que beaucoup de salariés, surtout les plus anciens, continuent à se tourner vers moi dès qu’une décision devient importante !!

C’est vrai que j’ai parfois tendance à intervenir ou à corriger certaines décisions lorsque je pense qu’elle se trompe, après quoi elle me reproche de ne jamais vraiment lui laisser la place nécessaire pour construire sa crédibilité, ce que je peux comprendre, mais de mon côté, je ne veux pas non plus me retirer trop vite et laisser passer des décisions qui pourraient fragiliser l’entreprise.

Alors comment préparer son autorité auprès des équipes avant mon départ sans me retirer complètement du jour au lendemain ?

Merci pour vos éclairages et à bientôt,

Vous avez une question sur un sujet similaire ?

N'hésitez pas à nous la poser : l'un de nos consultants vous répondra dans un article dédié.

Ce que vous décrivez me paraît très fréquent dans une transmission familiale.

Sur le papier, le projet semble clair : votre fille travaille déjà dans l’entreprise, elle connaît les équipes, elle doit reprendre progressivement la direction et vous préparez votre départ.

Dans le fonctionnement réel, en revanche, l’entreprise continue encore à vous reconnaître comme l’arbitre final.

Et tant que cette situation perdure, votre fille aura beaucoup de mal à construire pleinement sa propre légitimité.

Le point délicat, c’est que cette légitimité ne se transmet pas comme des parts sociales ou un titre.

Elle se construit progressivement dans les décisions prises, dans la manière dont elles sont assumées et dans la façon dont l’ancien dirigeant accepte de ne plus reprendre la main.

Les équipes ne cherchent pas forcément à contourner votre fille

Je serais prudente sur ce point.

Quand un salarié historique vient vous demander par exemple :

« Claire m’a dit qu’on faisait comme ça, c’est bon pour toi aussi ? »

il ne cherche pas forcément à la désavouer.

Il utilise simplement le fonctionnement qu’il connaît depuis vingt ans.

Pendant des années, vous avez été la personne qui tranche.

Vous avez construit des relations de confiance très fortes avec certains collaborateurs.

Ils savent comment vous raisonnez.

Ils savent à quel moment venir vous voir.

Ils ont probablement pris l’habitude de sécuriser certaines décisions avec vous.

Il serait donc un peu injuste de leur demander de changer spontanément de comportement du jour au lendemain.

Mais il faut désormais leur apprendre qu’une nouvelle organisation se met en place.

C’est là que la réflexion sur les rôles et responsabilités devient essentielle : si votre fille est responsable d’un sujet, les équipes doivent comprendre ce que cela signifie réellement dans leur manière de travailler.

Le problème apparaît lorsque vous acceptez encore d’être le deuxième niveau de validation

C’est probablement le point le plus important dans ce que vous racontez.

Votre fille prend une décision.

Un salarié vient ensuite vous voir.

Et vous répondez.

Parfois pour confirmer.

Parfois pour nuancer.

Parfois pour modifier.

À chaque fois, l’équipe apprend quelque chose.

La décision de votre fille peut encore être réouverte si l’on vient vous voir.

Même lorsque vous confirmez sa position, le simple fait que la validation soit encore possible entretient le réflexe.

Et lorsque vous modifiez sa décision, le message devient encore plus clair : son autorité reste conditionnelle.

Je comprends évidemment votre position.

Vous connaissez l’entreprise depuis trente ans.

Vous voyez parfois des risques qu’elle ne voit pas encore.

Vous pouvez penser qu’une décision menace une relation client ou crée une difficulté inutile.

Mais votre rôle doit progressivement changer.

Sinon, vous lui demanderez de devenir dirigeante dans une organisation où le vrai dirigeant continue à être disponible derrière elle.

Il faut accepter qu’elle prenne certaines décisions autrement que vous

C’est souvent une étape difficile dans une transmission familiale.

Votre fille ne dirigera probablement pas exactement comme vous.

Elle n’aura pas les mêmes réflexes.

Pas les mêmes relations.

Pas les mêmes priorités.

Et parfois, elle prendra une décision que vous n’auriez pas prise.

La bonne question n’est pas uniquement :

« Est-ce que j’aurais fait pareil ? »

Il faut aussi vous demander :

« Est-ce que sa décision reste cohérente, raisonnable et compatible avec les intérêts de l’entreprise ? »

Si la réponse est oui, alors il faudra parfois accepter de ne pas intervenir.

Même si vous auriez choisi une autre solution.

Sinon, votre fille apprendra très vite qu’il vaut mieux prendre les décisions que vous auriez prises plutôt que construire sa propre manière de diriger.

Et ce n’est pas ainsi qu’elle deviendra réellement autonome.

Cette question rejoint directement celle de l’autonomie dans les équipes : l’autonomie n’existe pas lorsque l’on peut décider uniquement tant que la décision correspond exactement à celle qu’aurait prise le niveau supérieur.

Toutes les décisions ne doivent pas basculer en même temps

À l’inverse, je ne vous conseillerais évidemment pas de vous retirer brutalement de tous les sujets.

Votre fille est encore en phase de transition.

Vous devez donc probablement définir plusieurs catégories de décisions.

Certaines doivent désormais lui appartenir totalement.

D’autres peuvent encore faire l’objet d’un échange entre vous deux.

Et quelques décisions importantes peuvent rester transitoirement de votre responsabilité.

Mais ces catégories doivent être claires pour vous, pour elle et pour les équipes.

Sinon, chacun décidera au cas par cas si vous devez encore intervenir.

Et c’est précisément ce flou qui entretient aujourd’hui les contournements.

Vous pourriez par exemple définir que, pendant les six prochains mois, votre fille décide seule sur certains sujets commerciaux, RH ou organisationnels.

Sur d’autres, elle décide après échange avec vous.

Et sur quelques engagements majeurs, vous gardez encore temporairement la décision finale.

Le contenu exact dépend évidemment de votre entreprise.

Mais la règle doit être lisible.

C’est exactement le type de transition qu’il faut anticiper dans une transmission ou reprise d’entreprise : le changement de direction commence bien avant le jour de la cession.

Lorsque quelqu’un vient vous voir après une décision de votre fille, votre réponse compte énormément

Je travaillerais presque une réponse commune.

Si un salarié vous dit :

« Claire a décidé ça, tu es d’accord ? »

vous pourriez répondre :

« C’est elle qui décide sur ce sujet. Si tu as besoin de comprendre sa décision, vois directement avec elle. »

Cela peut paraître assez simple.

Mais répété plusieurs fois, le signal devient très clair.

Vous ne la légitimez pas en disant qu’elle sera bientôt dirigeante. Vous la légitimez lorsque vous refusez progressivement de reprendre les décisions qui lui appartiennent.

Et si vous avez vous-même un désaccord avec elle, je vous conseille de le traiter directement avec elle.

Pas devant les équipes.

Pas après qu’un collaborateur est venu chercher un deuxième avis.

Sinon, le désaccord entre vous devient immédiatement un moyen de contourner la nouvelle organisation.

Le désaccord avec le client historique montre exactement la difficulté

Votre exemple est très révélateur.

Votre fille refuse un délai de paiement.

Le commercial vient vous voir.

Vous acceptez finalement une solution différente.

D’un point de vue commercial, votre décision est peut-être parfaitement défendable.

Mais d’un point de vue organisationnel, vous venez de montrer au commercial que la décision prise par votre fille pouvait être renégociée auprès de vous.

Le prochain sujet sensible suivra probablement le même chemin.

Il faut donc distinguer deux questions.

La décision de votre fille était-elle réellement dangereuse pour l’entreprise ?

Ou auriez-vous simplement décidé autrement ?

Si vous estimez qu’elle a pris un risque important qu’elle n’avait pas perçu, il faut évidemment en parler avec elle.

Mais idéalement, l’échange doit avoir lieu avant que vous ne remplaciez sa décision devant le reste de l’organisation.

C’est aussi ce qu’on retrouve dans les situations où un manager est empêché dans son travail : on ne peut pas demander à quelqu’un d’assumer une fonction si ses décisions peuvent être régulièrement annulées au-dessus de lui.

Les salariés historiques auront probablement besoin d’un accompagnement particulier

Vous évoquez des personnes qui travaillent avec vous depuis quinze ou vingt ans.

Pour elles, votre départ n’est pas uniquement un changement d’organigramme.

C’est aussi la fin d’une relation professionnelle très longue.

Certains peuvent avoir confiance en votre fille tout en éprouvant une vraie difficulté à la considérer immédiatement comme votre équivalent.

Il faut donc éviter deux erreurs.

La première serait de considérer toute réserve comme un manque de loyauté.

La seconde serait de laisser cette transition durer indéfiniment.

Je prendrais le temps de parler avec ces responsables historiques.

Pas pour leur demander s’ils « acceptent » votre fille.

Mais pour clarifier la nouvelle organisation.

Quels sujets doivent désormais être traités avec elle ?

Quel rôle conserverez-vous pendant la transition ?

À quel moment votre intervention diminuera-t-elle ?

Et qu’attendez-vous d’eux pour soutenir cette évolution ?

L’accompagnement du changement prend ici une forme très concrète : aider les personnes à comprendre comment leurs habitudes de travail doivent évoluer quand le centre de décision change.

Votre fille doit également construire sa légitimité directement avec les équipes

Tout ne dépend évidemment pas de vous.

Elle devra elle aussi prendre sa place.

Pas en essayant d’être « Michel à la place de Michel ».

Mais en créant ses propres relations avec les responsables et les équipes.

Elle doit pouvoir expliquer ses décisions.

Écouter les objections.

Reconnaître lorsqu’elle s’est trompée.

Et surtout montrer qu’elle est capable de décider dans des situations difficiles.

La légitimité se construit beaucoup dans la constance.

Si les équipes observent qu’une décision prise par elle est réellement suivie, qu’elle assume ses arbitrages et qu’elle reste accessible lorsque quelque chose se passe mal, leur comportement évoluera progressivement.

À l’inverse, si chaque décision sensible finit encore par revenir jusqu’à vous, elles auront peu de raisons de modifier leurs habitudes.

Je serais également attentive à la place que vous voulez conserver après la transmission

C’est un sujet qu’il faut probablement aborder maintenant.

Souhaitez-vous réellement arrêter ?

Rester quelques mois ?

Continuer à gérer certains clients ?

Conserver un rôle de conseil ?

Être présent quelques jours par mois ?

Toutes ces options peuvent fonctionner.

Mais elles ne produisent pas la même organisation.

Le risque est de rester dans une position indéfinie où vous n’êtes plus officiellement dirigeant mais où tout le monde continue à vous consulter.

C’est souvent très inconfortable pour le repreneur.

Et très rassurant pour les équipes.

Donc très difficile à faire évoluer.

Préparer la transmission implique aussi de définir progressivement ce que vous ne ferez plus.

C’est d’ailleurs l’un des enjeux centraux lorsqu’on commence à préparer la vente ou la transmission de son entreprise plusieurs années à l’avance : rendre l’organisation capable de fonctionner autrement qu’autour du dirigeant historique.

Je construirais une transition visible en plusieurs étapes

Vous avez encore deux ans.

C’est une chance.

Je profiterais de ce temps pour organiser une véritable progression.

Dans une première phase, votre fille prend officiellement la décision sur plusieurs périmètres identifiés.

Vous restez disponible pour échanger avec elle, mais les équipes ne passent plus par vous sur ces sujets.

Puis son périmètre s’élargit.

Certaines décisions importantes que vous preniez ensemble deviennent les siennes.

Votre propre rôle se réduit progressivement.

Et à chaque étape, vous vérifiez comment les équipes réagissent, où les contournements persistent et quels sujets doivent encore être travaillés.

Cela me semble plus sain que d’attendre le jour officiel de la transmission pour modifier brutalement toutes les habitudes.

La structure organisationnelle doit commencer à correspondre à l’entreprise future avant même que la transmission juridique soit complètement achevée.

Le signal que je surveillerais particulièrement

Dans quelques mois, regardez ce qu’il se passe lorsqu’une décision importante prise par votre fille déplaît à quelqu’un.

Est-ce que la personne vient encore vous voir ?

Et si elle vient, que faites-vous ?

C’est probablement là que se joue une grande partie de la transition.

Tant que vous restez une voie de recours possible, les équipes continueront naturellement à l’utiliser.

Lorsque les personnes comprendront que les décisions qui appartiennent à votre fille sont réellement les siennes, elles commenceront progressivement à construire avec elle la relation qu’elles avaient historiquement construite avec vous.

Votre responsabilité consiste donc aujourd’hui à faire quelque chose d’assez difficile : rester suffisamment présent pour sécuriser la transmission tout en cessant progressivement d’être indispensable au fonctionnement de l’entreprise.

Et c’est probablement le meilleur service que vous puissiez rendre à votre fille avant de lui transmettre officiellement la direction.

Réponse rédigée par :

sibylle-r
Sibylle Dupard RH et accompagnement au changement
Sibylle accompagne les entreprises qui doivent faire évoluer leur organisation, leurs compétences et leurs pratiques de travail. C’est notre spécialiste de la GEPP et des outils de développement RH.

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